Témoignage : “Un test ADN m’a révélé un secret sur mon père”

“A l’époque, on ne balançait pas son porc”
Dans le brouhaha du restaurant, j’écoute son récit sans broncher, dans un état second. Entre le hachis et l’addition, j’entends des mots d’une violence inouïe : jeune, naïve, emprise, chantage, viol… Je comprends qu’à la petite vingtaine, ma mère a été harcelée par un collègue de travail, un prédateur de trente ans son aîné.
Il n’a eu de cesse de la mettre dans son lit, puis une fois qu’il est parvenu à ses fins, il ne l’a plus lâchée. Passé un instant d’égarement, elle n’a plus voulu, lui si. Alors il l’a forcée, la menaçant de tout révéler à son mari et de la faire licencier si elle mettait fin à leur liaison. Quand elle a réalisé qu’elle attendait un enfant de lui, le silence lui est apparu comme la seule issue. A l’époque, on ne “balançait pas son porc”, on ne parlait pas de ces choses-là. Et quand plus tard elle a trouvé le courage de jeter ce monstre hors de sa vie, elle n’a pas eu la force de livrer son secret à quiconque.
“J’étais son secret, son oiseau de malheur”
J’ai la nausée, mais je comprends que ma mère n’a pas réussi à faire autrement. Dans ce restaurant, je la vois telle que je ne l’ai jamais vue auparavant. Alors qu’elle est habituellement plutôt imposante dans sa manière d’être, parfois même cassante, je la découvre petite chose fragile. En un éclair, je m’explique son ambivalence à mon égard depuis toujours et notre relation conflictuelle : même si elle m’aime profondément, j’incarne aussi sa souffrance.
Je suis son secret, son oiseau de malheur. Durant toutes ces années, je l’ai empêchée d’oublier l’innommable. Pourtant, j’ai eu le bon goût – comme beaucoup d’enfants adultérins, paraît-il – de lui ressembler comme une goutte d’eau et de n’avoir emprunté aucun trait à l’autre ! Mais cela n’a pas suffi à alléger sa douleur et sa culpabilité. Cela a tout juste permis de brouiller les pistes, notamment aux yeux de mon père.
“Je n’ai rien envie de savoir de mon géniteur”
Cette révélation me chahute profondément, elle me donne la sensation que la terre s’ouvre sous mes pieds. Je dois revisiter sous un prisme nouveau toute mon existence, jusque dans les moindres détails. Ainsi, cette mammographie que j’effectue tous les ans en raison d’un antécédent de cancer du sein du côté paternel n’a aucun sens… Que me reste-t-il, de quoi puis-je être sûre aujourd’hui ?
De l’amour que je porte à mon père, ça au moins j’en suis certaine. Lui qui m’a tant aimée, tant appris, lui dont j’ai hérité une certaine gaucherie si attendrissante et humanisante. C’est lui mon père et personne d’autre ! Si une pointe de curiosité à l’égard de mon géniteur m’a titillée au début, elle s’est rapidement éteinte. De lui, je n’ai rien envie de savoir. Le fait qu’il ne soit pas quelqu’un de bien a suffi à clore le débat dans mon esprit. Malgré la tempête que je traverse alors, je me sens libérée.
J’avais toujours eu conscience d’ignorer quelque chose que j’aurais dû savoir : la pièce manquante du puzzle vient enfin de m’être restituée. Les angoisses et phobies qui depuis des années me bouffaient la vie, refluent comme par magie. Les ascenseurs redeviennent des ascenseurs, ils ne sont plus des pièges mortels.
“Nous allons enfin pouvoir commencer à nous aimer vraiment “
Pourtant, je ne suis pas tout à fait au bout du voyage. Ma mère m’ayant suppliée de ne rien dire à mon père, le secret perdure encore quelques mois, avec cette fois ma complicité. Jusqu’à ce que je me décide à briser le silence. Je sais que je vais faire souffrir mon père mais peut-être éprouvera-t-il lui aussi, une fois la colère passée, une forme de libération.
C’est ce qui s’est passé, me semble-t-il. Cette éprouvante scène où je lui ai tout révélé m’a au moins permis de lui dire “je t’aime”. Des mots auxquels je ne m’étais jamais laissé aller, parce que dans notre famille engoncée dans sa pudeur, ils étaient bannis. Je ne sais pas s’il a pardonné à ma mère, en tout cas il ne l’a pas quittée, la famille n’a pas volé en éclats. En pulvérisant ce secret, j’ai l’intime conviction d’avoir fait le bon choix. Mon père, ma mère et moi allons enfin pouvoir commencer à nous aimer, vraiment, sans caillou dans la chaussure”.

